FR 354:  Introduction to Reading French Literature

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Poèmes canadiens


Hector de Saint-Denys-Garneau

Le Jeu

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C'est une ville, un comté
Et qui sait
              Tantôt l'univers.

Il joue

Ces cubes de bois sont des maisons qu'il déplace
                                                            et des châteaux
Cette planche fait signe d'un toit qui penche
                                                 ça n'est pas mal à voir
Ce n'est pas peu de savoir où va tourner la route
                                                                   de cartes
Cela pourrait changer complètement
                                                   le cours de la rivière
A cause du pont qui fait un si beau mirage
                                                      dans l'eau du tapis
C'est facile d'avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne
                                               pour qu'il soit en haut.

Joie de jouer!  paradis des libertés!
Et surtout n'allez pas mettre un pied dans la chambre

On ne sait jamais ce qui peut être dans ce coin
Et si vous n'allez pas écraser la plus chère
                                                          des fleurs invisibles ...


Émile Nelligan

Soir d'hiver

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
A la douleur que j'ai, que j'ai!

Tous les étangs gisent gelés,
Mon âme est noire:  Où vis-je? où vais-je?
Tous ses espoirs gisent gelés:
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses,
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du genévrier.

Ah! comme la neige a neigé!
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah! comme la neige a neigé!
Qu'est-ce que le spasme de vivre
A tout l'ennui que j'ai, que j'ai ...


Jacques Languirand

Conversation

-- Pardon ...
-- Je vous en prie.
-- Tiens!  Je ne t'avais pas reconnu ...  Bonjour!
-- Bonjour ...
-- Tu ne me reconnais pas?  Alphonse ...  Ça te revient?
-- Lentement ...
-- Sacré toi!
-- Hé oui!
-- Et la santé?
-- Ça va.
-- Pas de petits ennuis?
-- Non.
-- Et la famille?
-- Je ne suis pas marié.
-- Je sais ... je pensais à tes parents ...
-- Ils sont morts.
-- Les pauvres!  Depuis quand?
-- Une vingtaine d'années.
-- Le temps passe vite.  Et ... les affaires?
-- Ça va.
-- Tant mieux ...
-- Dites-moi ...
-- On se tutoyait ...
-- C'est vrai.
-- Sacré toi!
-- Hé oui!
-- Toujours le même ...
-- Il le faut bien!
-- Je n'en reviens pas!
-- D'où?
-- Pardon?
-- Tu n'en reviens pas ... d'où?
-- Sacré toi!
-- Hé oui!
-- Et puis?
-- Et puis quoi?
-- A part ça?
-- A part quoi?
-- Le reste?
-- Ah!  ça va!
-- Hé bien, bravo.
-- Hé oui, bravo.
-- Tu te souviens ...
-- Pas très bien.
-- ... le jour où elle a ...
-- Avec le grand?
-- Non.  Avec l'autre!
-- Ah!  oui ...
-- Et toi, tu ...
-- Oui, bien sûr, mais depuis le temps ...
-- La vie étant ce qu'elle est!
-- Très juste!
-- Comment faire autrement?
-- C'est difficile.
-- Et puis, il y a la guerre!
-- Laquelle?
-- Toutes.  Et les entre-guerres ...
-- Dis-moi ...
-- Oui.
-- Tu es bien sûr d'être Ernest?
-- Ah!  je ne suis plus sûr de rien.
-- Comment t'appelles-tu?
-- Albert.  Mais je ne le jurerais pas.
-- Alors, ce n'est pas toi!
-- C'est affreux!
-- Excusez-moi.  Je vous ai pris pour un autre.
-- Hep! ...
-- Quoi?
-- Si ce n'est pas moi ...
-- Oui?
-- Qui suis-je?


Gaston Miron

Les Vies étanches

Chacun ses pieds
dans ses pas

chacun ses larmes
au large des yeux

dans les Trois-Mâts
chacun ses rêves

chacun sa main
dans l'aumône

son mal de poudrerie
dans ses désirs

son mal de nébuleuse
dans ses pensées

au repas
chacun sa dent

chacun son cou
dans l'amour

chacun, chacun

chacun ses os
au cimetière


Luc Perrier

Guerre

Quel jour s'est levé
à la pointe de leurs armes
quel matin de gloire
commencé par la mort

Leurs mitraillettes
déchargeaient leur coeur
leur coeur du dimanche
leur coeur du lundi

leur coeur à mettre en pièces

Ils tuaient tuaient
tout ce que nous avions
d'impossible en rêve
de plus que la vie

Ils tuaient tuaient
au lieu de manger
au lieu de dormir
au lieu d'aimer

Ils s'élevaient
à la hauteur de leur cri
et tombaient
comme des mouches


Jean-Pierre Eugêne

Sociologie

On me nomme Joseph K.
J'habite
au deux cent huitième étage
d'un building rouge à pois bleus.
Building neuf,
building net,
construit par BUILDING-BUILDING.
Le soleil se lève à l'est,
le soleil se couche à l'ouest.
Entre-temps,
il bronze
les pois bleus
de mon
BUILDING.
J'ai vue sur des étangs de fumée liquide
à la saveur de caramel mou,
sur
le lac de Tibériade,
le Plateau du Yukon,
les méandres du Brahmapoutre,
le grand Canyon du Colorado et le désert Mohave,
la Cordillère des Andes,
le Pic d'Aneto,
sur le vent glacé du soir.
Hier,
les nuages
m'ont caché la Baie de Naples.
Hier,
ils ont démonté l'ascenseur,
replié l'escalier
et je suis
TRANQUILLE!

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