FR 354:  Introduction to Reading French Literature

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Poèmes français du 19ème et 20ème siècles


Arthur Rimbaud  (1854-1891)

Aube

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins:  à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.  (circa 1872-75)


Victor Hugo  (1802-1885)

Fenêtres ouvertes
Le Matin - en dormant

J'entends des voix.  Lueurs à travers ma paupière.
Une cloche est en branle à l'église Saint-Pierre.
Cris des baigneurs:  "Plus près! plus loin! non, par ici!
Non, par là!"  Les oiseaux gazouillent, Jeanne aussi.
Georges l'appelle.  Chant des coqs.  Une truelle
Racle un toit.  Des chevaux passent dans la ruelle.
Grincement d'une faux qui coupe le gazon.
Chocs.  Rumeurs.  Des couvreurs marchent sur la maison.
Bruits du port.  Sifflement des machines chauffées.
Musique militaire arrivant par bouffées.
Brouhaha sur le quai.  Voix françaises:  "Merci.
Bonjour.  Adieu."  Sans doute il est tard, car voici
Que vient tout près de moi chanter mon rouge-gorge.
Vacarme de marteaux lointains dans une forge.
L'eau clapote.  On entend haleter un steamer.
Une mouche entre.  Souffle immense de la mer.  (1870)


Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Le Pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
           Et nos amours
     Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

           Vienne la nuit sonne l'heure
           Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
           Tandis que sous
     Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

           Vienne la nuit sonne l'heure
           Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
           L'amour s'en va
     Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

           Vienne la nuit sonne l'heure
           Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
           Ni temps passé
      Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

           Vienne la nuit sonne l'heure
           Les jours s'en vont je demeure  (1913)


Pierre Reverdy  (1889-1960)

Orage

La fenêtre
        Un trou vivant où l'éclair bat
Plein d'impatience
        Le bruit a percé le silence
On ne sait plus si c'est la nuit
        La maison tremble
Quel mystère
La voix qui chante va se taire
Nous étions plus près
                                  Au-dessous
Celui qui cherche
        Plus grand que ce qu'il cherche
Et c'est tout
                  Soi
Sous le ciel ouvert
                                  Fendu
Un éclat où le souffle est resté
                                          Suspendu  (1918)


Alfred Jarry  (1873-1907)

Le Homard et la Boîte de Corned-Beef

Une boîte de corned-beef, enchaînée comme une lorgnette,
Vit passer un homard qui lui ressemblait fraternellement.
Il se cuirassait d'une carapace dure
Sur laquelle était écrit qu'à l'intérieur, comme elle, il était sans arêtes,
(Boneless and economical);
Et sous sa queue repliée
Il cachait vraisemblablement une clé destinée à l'ouvrir.
Frappé d'amour, le corned-beef sédentaire
Déclara à la petite boîte automobile de conserves vivante,
Que si elle consentait à s'acclimater,
Près de lui, aux devantures terrestres,
Elle serait décorée de plusieurs médailles d'or.  (1898)


Louis Aragon  (1897-1982)

Zone libre

Fading de la tristesse oubli
Le bruit du coeur brisé faiblit
Et la cendre blanchit la braise
J’ai bu l’été comme un vin doux
J’ai rêvé pendant ce mois d’août
Dans un château rose en Corrèze

Qu'était-ce qui faisait soudain
Un sanglot lourd dans le jardin
Un sourd reproche dans la brise
Ah ne m'éveillez pas trop tôt
Rien qu'un instant de bel canto
Le désespoir démobilise

Il m'avait un instant semblé
Entendre au milieu des blés
Confusément le bruit des armes
D'où me venait ce grand chagrin
Ni l'oeillet ni le romarin
N'ont gardé le parfum des larmes

J'ai perdu je ne sais comment
Le noir secret de mon tourment
A son tour l'ombre se démembre
Je cherchais à n'en plus finir
Cette douleur sans souvenir
Quand parut l'aube de septembre

Mon amour j’étais dans tes bras
Au dehors quelqu’un murmura
Une vieille chanson de France
Mon mal enfin s’est reconnu
Et son refrain comme un pied nu
Troubla l’eau verte du silence  (1940)


Henri Michaux  (1899-1984)

Lazare, tu dors?

Guerre de nerfs
de Terre
de rang
de race
de ruines
de fer
de laquais
de cocardes
de vent
de vent
de vent
de traces d'air, de mer, de faux
de frontières, de misères qui s'emmêlent
qui nous emmêlent
sous le cric, sous le mépris
sous hier, sous les débris de la statue tombée
sous d'immenses panneaux de "veto"
prisonniers dans le fumier
sous demain reins cassés, sous demain
sous demain
cependant millions et millions d'hommes
s'en vont entrant en mort
sans même un cri à eux
millions et millions
le thermomètre gèle comme une jambe
mais une voix d'une stridence extrême ...
et millions et millions commandés du Nord au Sud
s'en vont entrant en mort.

Lazare, tu dors?  dis?

Ils meurent, Lazare
Ils meurent
et pas de linceul
pas de Marthe ni de Marie
souvent même plus le cadavre
Comme un fou, qui pèle une huître, rit
je crie
je crie
je crie stupide vers toi
si quelque chose tu as appris
à ton tour, maintenant
à ton tour, Lazare!  (1944)


Paul Valéry  (1871-1945)

La Dormeuse

Quels secrets dans son coeur brûle ma jeune amie,
Ame par le doux masque aspirant une fleur?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie?

Souffle , songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
O biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.  (1920)

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